Pour une laïcité d’intelligence

La réhabilitation d’un enseignant sanctionné pour avoir abordé la Bible avec ses élèves marque une victoire pour la cause de l’enseignement du fait religieux dans les disciplines scolaires.

Pourtant non obligatoires en 5e, les cours de culture religieuse sont largement suivis par les élèves.C’est une bataille gagnée pour la laïcité d’intelligence, celle qui permet le dialogue et la coexistence pacifiée des convictions : Matthieu Faucher, instituteur de l’école publique de Malicornay, dans l’Indre, accusé depuis 2017 de prosélytisme pour avoir fait étudier à ses élèves des passages de la Bible, vient d’être réhabilité le 17 décembre dernier, par un jugement de la cour administrative d’appel de Bordeaux.

Après une suspension suivie de près de quatre années d’affectations sur des remplacements temporaires dans le département, le tout sur fond de démêlés judiciaires, la victoire est chère payée pour l’enseignant, victime à l’époque d’une dénonciation anonyme.

Le 26 février 2020, lors d’une conférence débat organisée par l’Harmattan qui réédite une version réactualisée de son histoire (lire encadré), il a remercié « le soutien indéfectible des parents d’élèves et du maire de Malicornay » dans cette procédure éprouvante et injustifiée, selon l’enseignant, agnostique : « Après un cours sur Clovis, où j’ai réalisé que mes élèves ignoraient ce qu’était un baptême, je leur ai proposé une séquence de 10h de découverte de la Bible. Je considère en effet qu’il relève de ma responsabilité de professeur des écoles que mes élèves soient capables de comprendre un texte de Victor Hugo ou d’analyser un tableau de Léonard de Vinci ! Le ministère appelle de ses vœux un enseignement du fait religieux or ses contours n’ont jamais été définis ce qui conduit les enseignants à éviter ces questions et fait le lit de l’ignorance comme des conflits politico-religieux ! »

 

Un rapport alerte sur l'autocensure croissante
des enseignants sur les sujets religieux

 

Une question douloureusement réactivée par l’attentat de Samuel Paty, tué en octobre dernier, pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet en cours d’Enseignement moral et civique. Depuis, un rapport de l’Observatoire de l’éducation de la Fondation Jean Jaurès, publié en janvier(1), fait état de nombreux autres incidents et d’une autocensure grandissante des enseignants sur ces sujets.

Auteur d’un rapport qui signalait en 2002, l’urgence d’intégrer l’enseignement du fait religieux aux programmes scolaires, Régis Debray, autre soutien de Matthieu Faucher, invité par l’Harmattan, a condamné cet immobilisme : « La laïcité d’intelligence n’a toujours pas gagné sur la laïcité d’incompétence. Les gouvernements restent frileux tandis que certains responsables religieux veulent privilégier l’approche confessante sur ces sujets. Or l’étude rationnelle du fait religieux doit au contraire être encouragée par l’Education nationale ! »

L’avenir nous dira si le jugement de décembre amènera l’institution à placer l’intelligence critique du fait religieux parmi les priorités éducatives, à l’heure où ces questions prennent une place grandissante dans notre société, malheureusement via la montée des intégrismes.

 

 

La leçon de Malicornay

L'auteur de Malicornay n’est autre que René Nouailhat, ancien responsable de la mission Enseignement et Religions créé au Secrétariat général de l’enseignement catholique en 2002. Son livre, préfacé par Paul Malartre, est aujourd’hui réédité avec une quarantaine de pages supplémentaires, l’ensemble des pièces juridiques du dossier et un nouveau sous-titre « Pour une laïcité d’intelligence ».

« A la fin des années 90, nous nous inquiétions de l’analphabétisme religieux dont la progression rend impossible l’accès à la compréhension de notre patrimoine culturel. Aujourd’hui, coincés entre la montée des fondamentalismes religieux et les crispations laïcistes, les enseignants se trouvent trop souvent conduits à pratiquer une laïcité…d’abstention. Avec pour effet de laisser à des gourous de toutes sortes le quasi-monopole du discours sur les religions. D’où le fait que le problème prend une dimension politique critique : la lutte contre les radicalisations criminelles doit nécessairement inclure l’enseignement du fait religieux à l’école. Car la mission incontournable de l’école, on ne le dira jamais assez, est bien d’être le temps par excellence de l’éducation de l’esprit critique.»

C’est le grand message de ce livre que de démontrer (voir Note 2), expérience de Matthieu Faucher à l’appui, que c’est possible et qu’il ne s’agit pas là d’un combat perdu d’avance.

 

 

1- René Nouailhat, La leçon de Malicornay. Pour une laïcité d’intelligence. (L’Harmattan) Janvier 2021

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